L’Eveil de Madame Guyon

 

L’illumination

Après son second enfant, Jeanne a dix-neuf ans, une rencontre va être décisive pour sa vie intérieure. Un religieux qu’elle consulte sur ses difficultés à faire oraison, lui dit : « C’est Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre cœur et vous l’y trouverez ».

« Ces paroles furent pour moi un coup de flèche qui percèrent mon cœur de part en part… Elles mirent dans mon cœur ce que je cherchais depuis tant d’années (…) Je fus tout à coup si changée que je n’étais plus reconnaissable ni à moi-même ni aux autres. (…) Mon oraison fut dès le moment dont j’ai parlé vide de toutes formes, espèces et images ; rien ne se passait de mon oraison dans la tête, mais c’était une oraison de jouissance, et de possession dans la volonté où le goût de Dieu était si grand, si pur et si simple qu’il attirait et absorbait les deux autres puissances de l’âme dans un profond recueillement sans acte ni discours. »

 

L’Eveil final

Pour parvenir à la mort définitive du « moi », le mystique chrétien doit se dépouiller de tout dogme, de toute image, et même du dialogue avec le Tout Autre extérieur à lui,  afin de laisser la place vide en lui pour un état unifié, non-duel, dans lequel il devient le Divin. Jean de la Croix a appelé ce processus « la nuit obscure ». Madame Guyon décrit les étapes de cette lente agonie intérieure :

« Votre conduite, ô mon Dieu, avant que de me faire entrer dans l’état de mort, était une conduite de vie mourante : tantôt de vous cacher et de me laisser à moi-même dans cents faiblesses, tantôt de vous montrer avec plus de charmes et d’amour. Plus l’âme approchait de l’état de mort, plus ses abandons devenaient longs et ennuyeux et ses faiblesses grandes, et aussi les jouissances plus courtes, mais plus pures, jusqu’à ce qu’enfin elle tombât dans la privation totale. »

« Il ne me restait plus rien de vous, ô mon Dieu, que la douleur de votre perte, qui me paraissait réelle. Je perdis encore cette douleur pour entrer dans le froid de la mort. (…) Rien ne m’était donné pour me soulager, car l’oraison m’était un supplice. Je ne pouvais lire quoi que ce soit. (…) Ce qui est effroyable, c’est que cet état me paraissait devoir durer éternellement. »

« Il me semblait que j’étais, ô mon Dieu, pour jamais effacée de votre cœur et de celui de toutes les créatures. Peu à peu mon état cessa d’être pénible. J’y devins même insensible. Mon froid me parut un froid de mort. Cela était bien de la sorte, ô mon Dieu, puisque vous me fîtes trépasser amoureusement en vous, comme je vais le dire. »

 

Tout au long de ces années de désappropriation, elle est persuadée qu’elle « est déchue de la grâce de Dieu, qu’elle a payé ses bienfaits de la plus noire ingratitude, et que, loin d’avoir avancé vers son Dieu, elle s’en est entièrement éloignée ». Tous lui semblent plus avancés qu’elle, elle a le sentiment d’être damnée. Cette désolation intérieure va d’un coup faire place à un état « de vie parfaite », elle a trente-deux ans :

« Ce fut ce jour heureux de la Madeleine que mon âme fut parfaitement délivrée de toutes ces peines. »

« Ce que je possédais était si simple, si immense, que je ne le puis exprimer (…) En perdant tous les dons, je trouvai le donateur, en perdant Dieu en moi, je le trouvai en Lui, dans l’Immuable, pour ne plus le perdre. (…) Ces dispositions que je décris comme dans un temps passé afin de ne rien confondre ont toujours subsisté et se sont même toujours plus affermies et perfectionnées jusqu’à l’heure présente. »

 

Elle passe d’un état de recueillement où Dieu est en elle à un état d’union, au delà du mental, où elle est passée en Dieu.

« Autrefois, Dieu était comme renfermé en moi et j’étais unie à lui dans mon fond, mais après j’étais comme abîmée dans la mer même. (…) L’esprit est d’une netteté surprenante. J’étais quelquefois étonnée qu’il n’y paraissait pas une pensée. Cette imagination, autrefois si incommode, n’incommode plus du tout en nulle manière, il n’y a plus d’embarras, ni de trouble, ni d’occupation de mémoire, tout est nu et net, et Dieu fait connaître et penser à l’âme tout ce qu’il lui plaît sans que les espèces étrangères incommodent plus l’esprit.»

« Mon oraison était d’une nudité et d’une simplicité inconcevable et en même temps d’une profondeur inexplicable. Je me laissai conduire par la providence journalière de moment en moment, sans penser au lendemain. Mon âme était dans un abandon si parfait, tant pour l’intérieur que pour l’extérieur, qu’elle ne pouvait prendre ni règle ni mesure pour rien. Il lui était indifférent d’être d’une manière ou d’une autre, dans une compagnie ou dans une autre, à l’oraison ou à la conversation. »

Extraits de Voyages en Pays d’Eveil et de sainteté